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18 novembre 2021

Bouleversements en cours sur le marché des polymères techniques

De grandes évolutions planent sur le marché des polymères techniques, et en particulier sur le segment des polyamides. Plusieurs pétrochimistes ont en effet révélé leur volonté de modifier leurs gammes de matériaux ou de réorganiser leurs divisions respectives.

La production de polyamide en proie aux réorganisations et aux cessions

Les choses bougent et des changements majeurs pourraient avoir lieu rapidement sur le marché des polyamides. Trois leaders mondiaux ont effectué des annonces en ce sens au cours des derniers mois.

DSM renonce aux polymères

DSM annonçait fin septembre avoir signé un accord pour la cession de ses activités de production de polymères, réunies dans la Division « Resins & Functional Materials », à Covestro pour 1.6 milliards d’euros. Cette transaction doit permettre à DSM de se recentrer un peu plus sur les segments de la nutrition, de la santé et du « sustainable living ». Covestro s’engage également à reprendre les activités de DSM dans l’impression 3D, dans la production de revêtements, dans la fabrication de solutions pour applications photovoltaïques. Les polyamides sont inclus dans la transaction.

DuPont se mue en spécialiste de l’électronique

DuPont opère également un changement drastique de stratégie. Le groupe compte désormais se concentrer sur la production de matériaux électroniques à haute valeur ajoutée – un revirement récemment illustré par l’acquisition de Rogers Corp. pour la modique somme de 5,2 milliards de dollars. Des « cibles prioritaires » ont été fixées dans la foulée.

Rogers Corp. est un fournisseur étasunien de matériaux avancés pour des applications sur les segments des véhicules électriques, des systèmes avancés d’aide à la conduite, de la 5G ou encore des énergies vertes. Sa gamme comprend notamment des uréthanes solides, des élastomères pour applications électroniques à base de silicone et des thermoplastiques. L’acquisition doit être clôturée au cours du 4ème trimestre 2022.

La Division « Mobility & Materials », dont DuPont compte se désinvestir, produit et commercialise notamment la gamme de PA Zytel, qui est très utilisée par l’industrie automobile. Elle inclut notamment les grades PBT Crastin, les PET Rynite, les élastomères thermoplastiques Hytrel, les élastomères Vamac et les polyacétals Delrin. La coentreprise de Dupont avec Teijin Films dans le domaine des films BOPET est également comprise dans ce projet de désinvestissement, tout comme les films de protection de surface de la marque Tedlar.

La division devrait réaliser près de 4,2 milliards de dollars de ventes en 2021, et se porte bien. Sa marge d'EBITDA était en effet de 21,6% au 3ème trimestre de cette année.

Lanxess évalue ses différentes options

Ces deux annonces ont été suivies par celle, relayée mi-novembre, de Lanxess. Le pétrochimiste compte en effet transférer sa Division « High Performance Materials » vers une unité commerciale indépendante. L’opération doit commencer dès le premier semestre 2022.

Un porte-parole du groupe a par ailleurs expliqué à Plastics Information Europe que cette décision doit permettre de conserver plusieurs possibilités quant à l’avenir de ces activités, qui incluent la production de polyamide, de PBT et de solutions polyuréthanes. Pour certains, la création d’une unité commerciale indépendante n’exclue pas une éventuelle cession de la division dans un avenir proche. Dans tous les cas, plusieurs sites européens sont concernés, dont ceux d’Anvers, de Uerdingen et de Uentrop.

Cette décision survient alors que Lanxess a annoncé des résultats trimestriels très positifs. Les ventes du groupe ont effleuré 2 milliards d’euros au 3ème trimestre, soit une augmentation de ces dernières proche de 30% par rapport à la même période de l’année précédente.

Polystyrène : le projet de désinvestissement de Trinseo

Une autre annonce secouait parallèlement le marché du styrène et de ses dérivés. Trinseo envisage en effet de se désinvestir de ces activités de production de styréniques, et le processus de vente pourrait officiellement démarrer au cours du premier trimestre 2022.

La transaction devrait inclure les Divisions « Feedstocks » et « Polystyrene » du groupe, ainsi que ses 50% de parts dans Americas Stryrenics, sa coentreprise formée avec Chevron Phillips Chemicals.

Selon Frank Bozich, le CEO de Trinseo, ce désinvestissement doit permettre au groupe de « franchir une nouvelle étape clé de sa transformation en fournisseur de matériaux de spécialité et de solutions durables ». Il s’agit également de « prioriser des investissements à plus fortes perspectives de croissance, avec des marges élevées et une moindre volatilité des bénéfices ».

La Division « Base Plastics » de Trinseo, qui comprend notamment les grades ABS, SAN et PC produits par le groupe, n’est a priori pas concernée par cette annonce.

Comme les autres groupes précédemment cités, Trinseo signe un beau troisième trimestre 2021 avec une progression de 87% de ses ventes nettes par rapport à la même période de l’année précédente. Les fortes hausses de prix des matériaux qui ont marqué cette année ont également permis une hausse de 61% de la valeur des ventes.

Risque de concentration du marché des polyamides

Si la décision de Trinseo peut d’une part s’expliquer par sa volonté de s’imposer parmi les acteurs clés du marché des matériaux techniques et d’autre part comme une possible tentative de se prémunir des effets du « plastic bashing », les motivations de DSM, DuPont et Lanxess sont de prime abord moins claires.

La filière automobile victime de pénuries en séries

Les pénuries de puces électroniques et de magnesium impactent lourdement la filière automobile mondiale, causant des arrêts de production de part et d’autre du globe. Toute la chaîne est touchée : du constructeur jusqu’au plus petit des équipementiers, avec répercussions sur leurs fournisseurs de matériaux.

Si l’industrie automobile ne consomme par exemple que 9,6% des volumes de polymères commercialisés en Europe – et se place donc en 3ème position après l’emballage et le BTP, elle est en revanche le premier consommateur européen de polyamide. La filière traverse actuellement une crise grave, et les constructeurs automobiles estiment que ses effets pourraient perdurer jusqu’à fin 2022, voire après si rien n’est fait pour remédier aux pénuries. Comme la construction de sites de production de puces électroniques en Europe prendra plusieurs années, il apparaît que le secteur automobile n’est peut-être pas le plus porteur pour les fabricants de matériaux. Mais de là à se désinvestir du polyamide ?

Si DSM affiche sa volonté de sortir complètement du marché des polymères, les décisions de Lanxess et de DuPont reflètent plutôt leur intention de se détacher des pièces automobiles « classiques » pour s’imposer sur le segment du véhicule électrique, et en particulier des pièces électroniques ou très techniques.

Polyamides : deux risques identifiés

Si les évolutions des stratégies de leurs fournisseurs de matériaux fournissent des clés de lecture des marchés avals aux plasturgistes, il en ressort également que ces derniers encourent de plus en plus de risques sur le plan des approvisionnements.

Comme évoqué plus haut, les activités en passe d’être cédées ou de gagner leur indépendance ont toutes réalisé de bons résultats au 3ème trimestre 2021, avec pour la plupart des prévisions revues à la hausse pour l’année dans son entièreté. Elles risquent donc d’attirer rapidement des investisseurs et les transactions pourraient être clôturées dès 2022 dès lors que les autorités compétentes donnent leur feu vert. Il faut également s’attendre à ce que d’autres acteurs suivent le pas et annoncent eux aussi des décisions similaires.  

L’avenir de la composition du marché dépendra alors de la nature même des repreneurs. Un rachat de ces activités par d’autres majors de la pétrochimie, comme c’est le cas de celles de DSM par Covestro, fait encourir le risque de voir la concentration du marché des polyamides s’accélérer, en particulier en Europe.

Cela signifie que l’éventail des fournisseurs de PA pourrait rétrécir un peu plus. Un tel phénomène serait doublement problématique pour les plasturgistes : leur dépendance à l’amont augmentera, et les fournisseurs pourront plus facilement contrôler le marché dans un contexte de concurrence amoindrie.

Un autre cas de figure envisageable serait la reprise par des fonds d’investissement étrangers. Ce scenario participerait au ralentissement du phénomène de concentration du marché du polyamide, mais il signifie également que des capitaux européens stratégiques pour la plasturgie et la filière automobile européennes passent aux mains d’acteurs étrangers.

Les pénuries affrontées par les plasturgistes depuis plus d’un an ont illustré la problématique d’exportation de volumes de polymères produits en Europe vers d’autres régions du monde, alors que les plasturgistes locaux manquaient de matériaux (exemple des exportations de PVC vers la Turquie). La crise que nous traversons étant, au-delà des éléments conjoncturels qui l’ont déclenchée, structurelle, il faut s’attendre à affronter de nouvelles pénuries de façon ponctuelle. Des exportations pendant la phase de crise du cycle aggraveraient donc les perturbations des approvisionnements.

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