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Prix du plastique :le point de vue de l'expert

12 avril 2021

Crise des approvisionnements : l’acheteur devient équilibriste

Philippe Boisseau, Directeur Général et Directeur Achats du groupement d'experts en achats industriels Mercurial, revient dans cet article sur la crise actuelle des approvisionnements en matières plastiques. Comment un groupement d'achats peut-il permettre d'affronter cette situation si particulière ? Quelles leçons un acheteur doit-il tirer de cette crise ? Quels sont justement les facteurs à identifier pour mieux anticiper les crises à venir ? Autant de sujets abordés dans le cadre de cette interview.

Focus sur Philippe Boisseau et Mercurial

Mercurial est un groupement d’experts en achats industriels dont le siège social est basé à Nantes et qui dispose de bureaux à Lyon et Toulouse, avec un projet d’installation à Lille courant 2021. Mercurial travaille sur les achats stratégiques comme les matières premières, ainsi que sur les achats technologiques de production (outils, lubrifiants)  et les familles d’achats indirects (EPI, RH, assurances, énergie, gestion des déchets…).

Le cabinet est signataire de la Charte Fournisseurs Responsables et est également certifié ISO 9001. Il prodigue également des formations sur les techniques d’achat, pour lesquelles il est titulaire de la certification Qualiopi.

Les membres de ses équipes ont tous occupé des postes de Responsables ou de Directeurs des Achats, ainsi qu’une expérience dans le management, dans les milieux industriels. Il s’agit donc de comprendre les problématiques des adhérents pour pouvoir les amener à la rencontre des fournisseurs et des marchés les plus capés.

Philippe Boisseau est aujourd’hui Directeur Général et Directeur Achats de Mercurial, et a une expérience extensive des achats dans l’industrie. Il a en effet suivi une première formation technologique et est également titulaire d’un Master dans les Achats. Il a ensuite dirigé une usine de fabrication de biens d’équipements en France, après avoir réalisé ses premiers faits d’armes dans les polymères. Il a plus tard été Directeur Achats d’une société possédant une filiale aux Etats-Unis et en Chine. Désormais associé chez Mercurial, qu’il considère comme une coopérative permettant aux industriels de bénéficier de la force du nombre pour peser plus sur les marchés situés en amont.

Il rappelle d’ailleurs que Mercurial est né en 1994. Selon lui, une telle entreprise était à l’époque avant-gardiste, mais elle est aujourd’hui résolument moderne. Le groupement d’achats permet en effet d’anticiper les risques et de réaliser des benchmarks pour se rassurer. Adhérer, c’est apprendre à mieux faire. Un succès démontré par les 600 adhésions d’industriels, la plupart étant des PME et des ETI.

La crise du plastique du point de vue du groupement d'achats

Les plasturgistes français affrontent depuis déjà plusieurs mois une grave crise des approvisionnements en matières premières. Si toutes les entreprises ne rencontrent pas forcément les mêmes difficultés avec les mêmes fournisseurs, l’impact des pénuries de polymères se traduit généralement par le risque de rupture d’approvisionnement, des défauts de livraison auprès de certains de leurs clients et, dans certains cas, des arrêts de production. M. Boisseau a accepté de partager sa vision de la situation ainsi que quelques conseils aux adhérents de Polyvia à travers cette interview.

Par un effet d’escalade et d’échelle, nous avons une oreille au niveau national, voire au niveau européen. Nous sommes un acheteur comme les autres, mais notre empreinte est bien plus importante du fait de notre nombre.

Selon lui, il n’y a plus de véritable croissance économique depuis un an. Certains fournisseurs recherchent donc des volumes et viennent ainsi solliciter des groupements d’achats comme Mercurial.

Les adhérents de Mercurial appartenant à la filière de la plasturgie et des composites sont eux aussi exposés à la crise actuelle. Comment percevez-vous la situation ?

Malheureusement, oui. Nous comptons parmi nos adhérents des injecteurs, des thermoformeurs ou encore des fabricants de menuiseries industrielles qui eux doivent également composer avec la crise qui frappe les métaux puisqu’ils utilisent régulièrement de l’aluminium ou de l’acier. Certains de nos industriels avaient des stocks de matières ou avaient homologué différents grades, et s’en sortent donc un peu mieux que les autres. En revanche, les problématiques actuelles ne relèvent pas uniquement des prix.

Cette crise découle de la situation de l’économie mondiale. On se rend compte que depuis 10 ans, les grands receveurs d’ordres sont gérés par des acteurs capitalistiques. Le cours de leurs actions n’a cependant de cesse de plonger depuis des années et cette crise est l’une des seules opportunités qui s’offrent à eux pour faire remonter leurs valeurs boursières et leur niveau de prix.

Ce n’est pas un épiphénomène et je ne crois pas non plus qu’il s’agisse d’un feu de paille. En ce qui concerne les polymères comme les métaux, on peut s’attendre à des prix moyens élevés en 2021.

Il y a aussi un effet Venturi où les grands receveurs raréfient l’offre et créent de la tension d’une part, et d’autre part des acheteurs qui n’ont pas stocké de matériaux car ils avaient arrêté leur production pendant la crise sanitaire. Ils veulent désormais tous acheter la même chose en même temps, et certains d’entre eux passent même des commandes complémentaires, ce qui aggrave le déséquilibre actuel.

Or, l’activité économique n’est pas forte en-dehors de l’Asie et de la Chine. C’est donc ce qui pouvait arriver de mieux depuis dix ans aux fournisseurs. Le pétrole ne s’envole pas du tout, quoi qu’en disent certains médias. On revient juste à des niveaux de cours normaux, comme pour les minerais-non spéculatifs.

Comment les équipes de Mercurial viennent-elles en aide aux entreprises dans une situation de crise des approvisionnements ?

Une crise d’approvisionnements, c’est comme une compétition : on peut espérer la gagner si on s’est bien préparé ! Si on anticipe, on est donc moins atteint. Mercurial donne des informations et essaye également de donner du recul. On ne peut pas faire de miracle lorsqu’on panique.

Nous échangeons régulièrement avec nos 600 adhérents, nous benchmarkons les fournisseurs… Quand on produit, on est forcément pris par la production. Quand on travaille dans un cabinet, on a plus de temps pour faire de la veille. Nous discutons et recevons donc tous types de fournisseurs. Toute cette veille, toutes ces informations, toutes ces rencontres avec des fournisseurs nous permettent de donner des indicateurs à nos adhérents. Un acheteur en crise est seul, sous pression face aux demandes des Directeurs Commerciaux, des Finances, de la Production ou encore de la Direction Générale. Nous souhaitons les sortir de cet isolement.

Nous organisons depuis deux ans des webinaires, les « Baromètres Mercurial », pour transmettre toutes les informations que nous recueillons aux acheteurs adhérents. Nous pouvons également consulter des fournisseurs pour le compte de ces derniers, afin de leur faire gagner du temps. En réalité, nous sommes avant tout un apporteur de temps et de gains.

Si les acheteurs sont exposés à de graves tensions, notamment avec les commerciaux régionaux de leurs fournisseurs, nous pouvons nous positionner comme appui modérateurs et pondérateurs auprès des directions nationales. Il s’agit de donner du poids à la parole des acheteurs qui sont nos clients et les aider à prendre de la hauteur. C’est là tout l’intérêt pour nous d’exister au niveau national.

Des crises cycliques auxquelles il faut se préparer

Les plasturgistes ont traversé des crises similaires en 2007, en 2011 et en 2015. Celles-ci paraissent cycliques et récurrents. Faut-il en tirer des leçons ?

S’il y a bien une leçon à tirer de ces crises, c’est qu’il faut être fort sur ses fondamentaux du processus achats. Cela signifie faire en sorte de s’informer, ce qui n’est pas forcément simple tous les jours pour un acheteur !

Les achats en temps de crise, c’est également savoir différencier pour agir mieux. Savoir quels sont les achats stratégiques ou à fortes contraintes pour l’entreprise. Il faut aussi manager les relations internes ainsi que celles avec les fournisseurs stratégiques, et donc y consacrer beaucoup de son temps. Pour cela, il faut avoir un sens tactique et ne pas appeler ses fournisseurs sous le coup de la colère. Il faut aussi régulièrement évaluer ses fournisseurs ainsi que se documenter sur ce que font ses concurrents à l’achat.

Surtout, il faut s’imposer comme un animateur du changement dans l’entreprise. Cela passe par exemple par le fait de contester les cahiers des charges qui font que l’on s’est retrouvé à faire du mono-sourcing. En vérité, le Responsable Achats est avant tout le manager des ressources externes, et son enjeu ne se résume donc pas à gagner 3% sur les achats !

C’est pourquoi il faut envisager de recontractualiser régulièrement avec ses fournisseurs et donc de prendre le temps de se former sur les questions contractuelles. En effet, bien des acheteurs n’ont qu’un faible vernis juridique.

Être acheteur en temps de crise, c’est aussi identifier les risques qu’encourent ses fournisseurs stratégiques. La crise actuelle est par exemple rude pour certains distributeurs qui ne peuvent pas vendre, faute de stocks débloqués par leurs propres fournisseurs. Gare à l’évolution de leur santé financière ! Vont-ils survivre ? Comment leur éventuelle disparition impacterait leurs clients ?

Il est également nécessaire de se souvenir qu’en cas de rupture d’approvisionnement, cette dernière n’est pas uniquement le problème de l’acheteur. C’est l’affaire de toute l’entreprise ! C’est donc l’occasion de réunir le Directeur Commercial, le Directeur des Finances et le dirigeant pour prendre des décisions ensemble. Un tel cas de figure doit à mon sens devenir une problématique organisationnelle de l’entreprise.

Enfin, en sortie de crise, il faut penser à relancer une qualification de plusieurs sources lorsque cela est possible, et surtout à ouvrir les cahiers des charges. On ne sera jamais protégé contre tous les risques, mais prendre ces décisions permettra à l’entreprise de surmonter la prochaine crise plus facilement. En somme, il faut absolument faire bouger les lignes de la qualification des fournisseurs.

Comme au Tour de France, c’est ceux qui grimpent le mieux qui ont le plus d’écart avec les autres à l’arrivée ! On ne gagne pas la course en courant uniquement sur du plat.

Il est sûr qu’être acheteur en période de crise, c’est être équilibriste et se lancer sans filet en cas de chute. Un filet potentiel peut se trouver dans la notion de relocalisation des achats. Certains postes de dépenses, par exemple les inserts métalliques, peuvent s’y prêter dès aujourd’hui. Pourquoi a-t-on décidé de délocaliser ? S’agit-il d’une exigence du client, à laquelle on ne peut dans ce cas se soustraire, ou bien s’agit-il d’une décision financière de l’entreprise ?

Le coût du container depuis Shanghai a triplé ces derniers mois, il faut donc envisager de ramener certains achats en Europe, voire même en France pour échapper à ces hausses.

En somme, en sortie de crise, il conviendra de poser les questions suivantes :

  • Quels sont nos achats stratégiques ?
  • Combien de solutions de sourcing existent pour ces derniers ?
  • Où dans le monde ces achats se trouvent-ils, et est-il possible de les rapprocher ?

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